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DES “MOTS” POUR LE DIRE Exception faite des Préalpes, du piémont pyrénéen oriental et de la moitié sud du Massif central, le circaète a des densités faibles en France. La monogamie et les errances sur un domaine vital couvrant 50 à 70 km2 limitent les rencontres entre individus. On pourrait penser de ce fait que l’espèce a un langage social peu développé. Rien n’est moins vrai. Bien au contraire, les circaètes se montrent non seulement loquaces mais en plus ils disposent d’un répertoire riche qui leur permet de manifester leurs intentions et leur affect. Comme chez toute autre espèce, la compréhension de la communication chez les circaètes est une tâche ardue. La difficulté ne tient pas à l’observation elle-même. Elle réside avant tout dans les interprétations erronées que l’on peut faire en se projetant plus ou moins consciemment dans l’animal. Laissons de côté les signaux sonores : leur signification est sujette à caution. Petretti a distingué dix-sept vocalisations différentes. Si toutes n’ont peut-être pas de valeur communicative, certaines sont indéniablement vectrices d’informations. Abordons plutôt la communication corporelle dont les circaètes usent avec prodigalité. Il y a plus de 65 ans, dans son article consacré à l’étude du vol, Boudoint soulignait l’étonnante plasticité de la silhouette du rapace, plasticité mise à profit notamment dans la pratique du vol stationnaire. Cette souplesse, l’oiseau l’utilise également pour communiquer avec ses semblables… De façon simple, trois types de signaux peuvent être identifiés : ceux liés aux mouvements, ceux liés aux postures et ceux liés à la tenue du plumage. Communication gestuelle Elle consiste en des vols emphatiques (vol battu lent à mouvements exagérés), des planés lents en limite de décrochage (l’oiseau porte les ailes vers l’avant et acquiert une silhouette vautour), des séquences à festons (vagues peu marquées et frétillements d’ailes, une version brouillonne du vol papillonnant de la Bondrée). Les deux premiers vols sont nettement agressifs. Le message est destiné à un intrus et/ou à un partenaire encore mal connu. Les séquences de plané à silhouette vautour sont ponctuées de cris. Elles sont répétées en boucle, histoire d’envoyer un message clair. Si l’intrus persiste malgré les avertissements, l’oiseau en démonstration entame une autre séquence à agressivité plus marquée. Généralement, le conflit cesse par abandon de l’intrus. Les vols à festons sont, semble-t-il, polysémiques. En effet, le message peut être destiné aux voisins («Ce site est occupé. Je suis chez moi.») aussi bien qu’au partenaire (« Le site est à moi. Tu peux venir. »). Il a une fonction de répulsion (évitement du conflit) et une fonction d’attraction (connotation sexuelle). Dans les deux cas, l’intention est de manifester sa présence. Communiquer par des postures Les confrontations aériennes sont d’une esthétique remarquable. Au-delà de la valeur communicationnelle, elles témoignent des prouesses voilières dont sont capables les circaètes. Au cours de ces vols, les postures corporelles constituent des signaux non équivoques. Un sujet très agressif tend les ailes au maximum. La silhouette décrit un rectangle long et étroit. Les ailes peuvent être portées vers l’avant formant ainsi un dièdre – la fameuse posture vautour. La queue tenue serrée est relevée au-dessus du plan des ailes, la tête et le cou sont très avancés. Ces deux signes sont particulièrement explicites. Les manifestations parfois longues s’achèvent par la séparation des adversaires sans contact physique. Rares mais non exceptionnels, les contacts sont violents. Ils peuvent se terminer par des blessures voire la mort d’un ou des deux protagonistes. Il arrive qu’un intrus vienne survoler le nid où est posé le propriétaire légitime. Généralement, ce dernier va à sa rencontre et déplie son arsenal de postures pour éloigner l’importun. Mais il peut tout aussi bien rester sur l’aire et adopter une posture singulière, celle de l’albatros (par rapprochement à des attitudes de cette espèce pendant le rituel nuptial) : queue serrée et un peu relevée, ailes pointues cassées aux poignets, cou tendu et allongé, tête fine à mouvements reptiliens suivant le moindre déplacement de l’intrus, bosse nucale saillante. La tension est à son paroxysme. Le combat est proche… La période de pré-ponte est riche en démonstrations. Le marquage du nid par exemple se fait au moyen de diverses postures parmi lesquelles celle de l’ange et la prosternation. Les mâles envoient de tels signaux lorsqu’ils sont sur l’aire, probablement pour indiquer à la femelle que c’est là qu’il faut s’installer (la femelle ignore parfois l’invitation !) mais aussi pour montrer aux voisins la présence d’un endroit à respecter. On peut avancer que ces postures ont pour intention de marquer un point particulier et d’affirmer un titre de propriété. En posture de l’ange, l’oiseau est sur le nid, corps bien droit et tête pointée vers le ciel ou tournée vers le centre de la plate-forme, le cou décrivant un gracieux arc de cercle. Les ailes déployées verticalement se touchent au-dessus du dos. La blancheur du plumage de l’aigle en majesté devient stupéfiante. Nul doute que tous les circaètes du secteur – voisins ou partenaire – sont informés de la présence d’une aire et de son propriétaire. Au passage, il est intéressant de retrouver ce spectaculaire déploiement d’ailes chez les … anges ( !) peints par El Greco. La prosternation consiste en une variante de la posture de l’ange. Debout sur le nid, l’oiseau exhibe le dessous des ailes qui sont pliées au poignet. Le cou est arqué. La tête se trouve entre les pattes en contact avec les rameaux du nid. Tâche éblouissante sur fond de végétation, l’oiseau est ainsi visible de fort loin. Communiquer avec son apparence Observés de près, les circaètes ne manquent pas de surprendre par leurs changements de faciès. La rapidité et l’aisance de cette faculté basée sur la tenue des plumes sont trop accusées pour qu’elle soit dénuée de signification. Cette forme de communication est surtout pratiquée à courte distance entre partenaires, surtout au retour des quartiers d’hivernage, quand il s’agit de resserrer des liens distendus plusieurs mois. Une tête fine à plumage plaqué et avec une pupille contractée traduit méfiance, nervosité et attention. Un visage rond et des pupilles dilatées marquent la confiance et la détente. Quand les plumes de l’occiput se dressent et forment une sorte de diadème derrière la tête : méfiance teintée d’agressivité et/ou intention belliqueuse. Quant à la bosse nucale, elle peut être assimilée à l’érection des poils du dos d’un chien agressif. L’avertissement destiné aussi bien au partenaire qu’au concurrent est net (“Je suis sur mes gardes : méfie-toi. “). L’oiseau fait bouffer des plumes situées dorsalement au milieu du cou. D’habitude, ce signal est peu utilisé au sein du couple, excepté dans deux cas : au retour d’Afrique, comme cela a été dit, après plusieurs mois de séparation (oubli de l’autre – retrouvaille – réaccoutumance : la bosse apparaît rarement chez des partenaires qui se connaissent bien) et entre partenaires récents se connaissant mal. Ce bref aperçu n’est ni plus ni moins qu’une invitation à l’observation. Nécessairement réduit et réducteur, il n’a d’autre intention que de laisser entrevoir la richesse et la subtilité des moyens qu’utilisent les circaètes pour communiquer entre eux. Le sujet – ô combien passionnant – mérite en effet recherches fouillées et développement plus long. Bernard Joubert

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