Zur biologie des Schlangenadlers
Biologie du Circaète Jean-le-Blanc

BERICHTE DES VEREINS SCHLESICHER ORNITHOLOGEN
Nouvelles de l’association des ornithologues de Silésie
Octobre 1936
 
VIKTOR ZEBE

Traduit de l’allemand par Yves Boudoint

(Le texte français a été revu et corrigé par Yves Forget pour HoverOverUs)

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RÉPARTITION

L’aire de reproduction du Circaète est le Sud riche en serpents, et au Nord elle ne recouvre pas tout à fait la limite de répartition de sa nourriture préférée, la Couleuvre à Collier, comme le précise BREHM (nouvelle édition de Werner).
Lorsqu’on cherche à établir une délimitation, on doit remarquer qu’à l’heure actuelle on ne peut malheureusement guère parler de limite de répartition au Nord, car on peut considérer que beaucoup de couple qui y étaient présents ont disparu. Grâce aux anciennes observations publiées on peut au moins imaginer une limite dans laquelle la nidification était possible.
La limite de cette aire de répartition est à peu près la suivante: en partant des Pyrénées, elle traverse la Gironde près de la côte jusqu’à la région de la Loire, où elle s’incurve fortement vers l’Est et traverse la France par Le Mans, Melun, Chalon-sur-Marne et Nancy; elle se poursuit au Luxembourg, le Rhin moyen, traverse la province de Hanovre environ au 55° degré de latitude; de là, elle s’incurve à nouveau, passe au sud de la Côte (Ostsee) par Mecklenburg, Poméranie, Prusse Orientale et Occidentale, suit parallèlement la côte de la mer Baltique, puis tourne fortement vers le Nord en Estland et dans la région de Leningrad, passe par le 60ème parallèle, redescend vers le Sud, passe par Novgorod, Kostroma et Kasan, traverse l’Oural et enfin s’enfonce dans la Sibérie au voisinage du 52 ou 53ème parallèle. En Mongolie et Mandchourie, elle dépassé à peine le 50ème parallèle.
Pour toutes les régions au nord de cette limite, on n’a aucune preuve de nidification, même si on y rencontre parfois des Circaètes. Cette limite suit à peu près la côte jusqu’à la Baltique, sans toutefois atteindre la Mer (sauf pour une observation de nidification faite par Neumann à Rûgen, pour laquelle je n’ai pas trouvé de preuve dans la littérature).
Le fait qu’on ait vu passer une seule fois les Circaètes pendant les migrations d’Automne sur la Scandinavie et l’Angleterre (Octobre 1918 à Skabersjö) montre que la Mer du Nord et l’Ostsee doivent être des obstacles infranchissables car ils devraient pouvoir trouver, dans le sud de la Scandinavie, des possibilités de nicher et de se nourrir. Le fait que même à l’époque de Gätzes ils nichaient très rarement à Héligoland et ne furent observés qu’une fois sur les îles voisines de la terre ferme (Borkun, Fehman, Hiddensoe) démontre une certaine crainte de la mer, et prouve qu’il s’agit d’un oiseau plutôt continental. Dans le Sud, en Italie, la situation est différente, comme l’atteste par exemple sa nidification sur l’île de Malte.
En France (je remercie Meylan de ses communications épistolaires sur ce sujet) le Circaète est un nicheur régulier au-dessous de la Loire; il n’est pas rare dans certaines régions de Bourgogne, ainsi que dans les basses et moyennes montagnes du Sud et du Sud-Est de la France; il y est même très fréquent, comme l’indique son nom de Jean le Blanc. D’après Hughes (par lettre), on dénombre dans le Gard 50 couples sur 3000 Km², soit un tous les 60 Km²; dans une petite région au nord de Nîmes, il comptait 8 couples sur presque 200 Km². Malgré des changements certains, les chiffres de 20 à 30 couples donnés par certains auteurs pour toute la France sont certainement faux.
Le nombre de Circaètes dans le bas-Languedoc (depuis 1909) et dans le Dauphiné (depuis 1912) a augmenté, et cette augmentation se poursuit. En Champagne il augmente depuis 50 ans, après avoir diminué. Meylan dit que les Circaètes ont augmenté dans le sud-ouest de la Suisse, et à la frontière française voisine. P. Paris l’affirme également pour la Bourgogne.
(N. D. T. passage pour la Russie non traduit).
De tout cela il ressort que la limite de nidification du Circaète a peu varié. Globalement sa préférence va aux terrains de chasse suffisamment propices des contrées sud, préférentiellement montagneuses, mais également aux vallées, et toutes régions encore sauvages.
En Hongrie, d’après Petenyi, il est présent aussi bien dans les montagnes de la basse Hongrie que dans les plaines du Danube, du Theiss et du Drau. En France, il est présent autant dans les plaines que dans la montagne jusqu’à 1200 à 1500 m, mais fait défaut en haute montagne. Dans le Caucase, Swetkow l’a trouvé à 1300 m, mais pensait qu’en raison de sa nourriture il nichait plus bas. Dans le Monténégro, le Circaète fut vu à 1900 m (neige). Les Circaètes abattus dans le Tyrol et chez les Sudètes montrent que, même dans nos régions, il ne va pas en haute montagne.
L’éparpillement des nids de Circaètes est extraordinaire; ce qui est naturel, vu la particularité de sa source de nourriture, et sa faible densité; peut-être aussi de nombreux nids échappent-t-ils à la vue, de sorte qu’ils restent inconnus, et même dans notre pays on n’est pas bien renseigné à ce sujet.
On rencontre le Circaète partout en Allemagne en tant que migrateur; il est vrai qu’il passe rarement, mais un peu partout ça et là, et ce régulièrement. Au 20° siècle, il n’y a eu, en Allemagne, que deux nidifications signalées dans le Tucheler Heide et en Silésie; on doit admettre que beaucoup sont morts à la suite de la guerre ridicule menée contre les “becs crochus”, depuis l’Aigle Royal jusqu’au pauvres petits faucons, heureusement chez nous moins qu’ailleurs. Les anciennes observations de Circaètes pourraient être utiles, car plus d’un indice témoigne de son extrême fidélité au nid.
Hughes m’écrit que l’emplacement d’un nid dans le sud de la France avait été utilisé plus de 25 ans malgré que les deux adultes aient été abattus plusieurs fois. En Allemagne, dans la région de Flensburg, des Circaètes furent signalés en 1852, 1882, 1892 (chaque fois pris ou abattus). Il fut signalé près de Strasbourg en 1881, au même endroit près de Ritsch en 1885, puis retrouvé (et tué) en 1889. Près de Kreyern (non loin de Moritzburg), on l’a aperçu en 1888 et 1934.
Bien que ces dates d’observation ne représentent pas toujours des années de nidifications, la chose est quand même remarquable. Sa présence en Silésie semble être ancienne: une nidification et destruction en 1918; un oiseau présent en 1920, dont j’ai retrouvé la trace en 1928; je l’ai suivi jusqu’en 1932. Depuis, des travaux de regroupement de documents par Nauman et Hartert et par quelques chercheurs russes (Gawrilenko) n’ont apporté à peu près aucune nouvelle précision sur ses habitudes, bien qu’un grand nombre de descriptions d’oeufs et de destructions aient été signalées. En été 1936 je visitais un ancien nid dans le moyen-Rhin : les vallées très propices, étaient auparavant pleines de serpents, ce qui n’est plus le cas maintenant; il faut alors se demander si la nourriture serait suffisante pour un couple; en tous cas on y rencontre encore des Circaètes de passage.

PREMIERE RENCONTRE

Depuis 1928, j’étais sur sa trace; cette année là et les suivantes nous trouvions régulièrement, à certains endroits de la forêt, des plumes et quelques pelotes de réjection.
Ces plumes, de dimensions inhabituelles, laissaient supposer quelque chose de tout à fait intéressant. Mon premier soupçon qu’il s’agissait de Circaète me vint quand je comparais ces plumes avec celles des individus du musée de Breslau, mais les recherches qui suivirent ne donnèrent pas d’indices que les oiseaux y étaient demeurés au même endroit, et nous conclûmes qu’il s’agissait d’oiseaux de passage.
(N. D. T. Breslau est la seule indication donnée par Zebe sur l’endroit de ses observations; la Silésie est le bassin du fleuve Oder que se disputent 3 pays: l’Allemagne, la Pologne et la Tchécoslovaquie qui se la partageaient au gré des guerres; actuellement Breslau est en Pologne et s’appelle Wroclaw)
Un dimanche de Pâques 1932 apporta enfin l’assurance qu’il ne s’agissait pas d’oiseaux de passage. C’était le 15 Mai; nous approchions d’un marais buissonneux, très sauvage, surmonté de Pins échevelés et de “Pins à crochets” élevés (Moor Kiefer=Pinus rotundata). Dans une clairière nous surprîmes, de très près, deux puissants rapaces en vol de jeux aériens; la longue queue rappelait la Bondrée bien qu’elle possédât nettement trois bandes noires caractéristiques du Circaète. Les oiseaux faisaient des orbes, puis partirent ensuite avec les ailes fortement pliées en rapide piqué derrière la clairière vers de hauts Pins. A l’endroit proche déjà connu, nous trouvâmes des quantités de plumes, des pelotes et des écailles de serpents. Naturellement nous avons visité tout le secteur, avons rencontré une autre fois les oiseaux, et observé l’un d’eux en plein soleil à 50 mètres: il nous regardait du haut d’un Pin élevé, tranquillement, avec une face qui ressemblait à celle d’une chouette, et deux yeux flamboyants jaunes dirigés fortement vers l’avant de sa grosse tête; son dessous était blanc clair, à l’exception d’un plastron sombre; parmi les plumes du ventre et de la poitrine s’en trouvaient de plus sombres, comme celles que nous avions déjà remarquées dans celles trouvées à terre. Les pattes et le bec étaient gris. Lorsqu’il s’en alla, le dessus parut brun olive et le profil puissant et aquilin, plus de doute, c’était lui!
A partir de ce moment là, il n’y eut plus qu’un seul but: le Circaète. Semaine après semaine, chaque morceau de forêt fut exploré, tous les nids connus et nouvellement trouvés furent visités et, fin Mai, les deux aigles s’envolèrent en même temps du même nid. Nous crûmes être arrivés au but mais aucun signe de couvaison ne fut hélas observé par la suite. Toutes les recherches demeurèrent vaines.
Malgré tout, ce ne fut pas peine perdue: grâce à la découverte de plumes pendant tout l’été il fut possible de repérer les places de repos ou d’attente; c’était le plus souvent les bordures ouest de petites ou grandes clairières. Ainsi, jusqu’en Août nous suivîmes les places favorites du Circaète, mais par la suite tout se perdit et nous trouvâmes des plumes à plus de 2 Km du lieu du mois de Mai.
L’expérience des années suivantes révéla que la période de ponte se situe vers la deuxième moitié de Mai, soit très tard, mais s’il y avait eu ponte le couple aurait du se fixer à un endroit bien déterminé; peut être y a-t-il eu une tentative, qui échoua par suite d’un oeuf clair; ou alors la femelle était-elle immature.
En été de cette même année, je vis un jeu en vol qui ressemblait à un vol de parade: après un piqué, un oiseau se posa sur un Pin, brisa une branche, la porta dans le bec, et la laissa retomber; ou encore l’autre lui prit la branche en volant en-dessous, mais la laissa tomber lui aussi. Les trois années suivantes, il y eut une reproduction réussie.

LE CANTONNEMENT

La forêt de Silésie s’étend à l’infini, les Pins de tous âges y dominent, avec parmi eux quelques îlots d’Epicéas. On trouve çà et là des surfaces de prairies, avec des groupes d’arbres qui rompent la monotonie de la forêt. Malgré la présence de quelques clairières, il est rare de pouvoir contempler beaucoup de ciel, de sorte que lorsqu’un oiseau apparaît, il disparaît rapidement derrière la cime des arbres.
La région est riche en eau: des étangs, des fossés, une petite rivière; mais il y a aussi des lieux secs: d’anciennes dunes portant des Pins, de faible hauteur, utilisés par les Circaètes comme perchoirs de repos.
De nombreux animaux y vivent : Milan noir et royal, Cigogne noire, Grue, Buse, Bondrée, Autour et Epervier nichent dans le secteur.
Les animaux en rapport avec la nidification ou l’alimentation des Circaètes sont très inégalement répartis; en premier lieu, la Couleuvre à Collier habite les rives et les clairières et évite la forêt fermée; la Vipère est peu répandue, les vipères communes sont plus fréquentes sur les sols marécageux; on rencontre rarement les orvets, par contre, les grenouilles, les crapauds, les “crapauds communs” et en moindre proportion les “grenouilles d’herbe” peuplent en masse les trous d’eau et les prairies humides. Seuls quelque bûcherons ou forestiers vont dans la grande solitude de ces lieux; en été, il y a des essaims de moustiques et des armées de taons. Une telle région doit présenter une bonne quantité de lieux favorables à la nidification des Circaètes, car c’est en somme le biotope de la Couleuvre à Collier.
(N. D. T. suit une citation d’auteurs décrivant des biotopes).

L’EMPLACEMENT DU NID

Notre nid de 1933 se trouvait dans un bois clairsemé de vieux Pins parsemé d’Epicéas contre lequel croissait un morceau de prairie en forme de langue. De vieux et récents nids de Buse et d’Autours témoignaient que ce bois convenait aux oiseaux de proie, alors qu’ils évitaient d’autres endroits qui paraissaient tout à fait semblables.
Les arbres rompus par le vent avaient dessinés une clairière de 60 mètres sur 20, et seuls quelques pins rendaient le ciel moins visible.
Le sommet d’un Pin de 20m de haut, pas très gros, portait un petit nid caché, vraisemblablement construit par les Circaètes eux mêmes, car trop haut pour une Buse ou un Autour, et pas assez couvert au-dessus. Ce ne pouvait pas non plus être un ancien nid de Corneille car elles ne nichent pas dans cette forêt.
Le nid ne fut pas utilisé en 1934, le mouvement des bûcherons dans une coupe voisine en fut peut-être la cause (le dernier hiver, toute cette portion de la forêt fut abattue).
Par la suite les Circaètes s’installèrent dans un coin de forêt situé à 1 km de là, et qui m’avait déjà semblé propice; à cet endroit quelques vieux pins dominaient des pins et sapins de 30 ans; un épais tapis d’herbe et de mousse couvrait le sol humide; depuis quelques années il est devenu complètement sec. On y voyait régulièrement le renard; il y avait comme un souffle de vie dans ce coin de terre perdue; peut-être la présence du Circaète indiquait-elle aux autres oiseaux que ce coin était à l’abri du travail de l’homme, à cause de son sol et de son climat. Le pin était digne d’un Aigle, bien qu’il ne fut pas le plus haut. J’avais déjà remarqué, les années précédentes, ce nid à 16 mètres de hauteur comme étant probablement un nid de Circaète; les autre rapaces ne nichent pas de façon si dégagée. Dieu sait combien de fois ils l’avaient utilisé; ils y nichèrent à nouveau en 1935.
Pour les arbres sur lesquels nichèrent les Circaètes on peut citer les Pins, les Sapins en montagne, rarement les Epicéas, dans le Sud des feuillus: Chène, Erable, Frêne, Tilleul. Hughes cite dans le Gard le Quercus ilex, sur lequel le nid se tient sur de petits troncs, surtout s’ils ont la tête tronquée, ou encore sur Juniperus oxycedrus ou sur de forts Pins d’Alep.
La hauteur du nid est très variable, Meylan écrit: de 3 à 30 mètres. Au Salève, le Circaète nichait en 1934 sur un petit Sapin. Schnitnikow parle d’un nid situé à 7 m de haut sur un pin. Dans l’Atlas, sur des buissons de 1,50 à 2,50 mètres, ou même sur des rochers, de sorte que l’on peut voir l’intérieur. Si nécessaire, il construit même à terre; Gawrilenko en cite un dans la forêt de Poltawa, entre les racines d’un arbre d’ou le jeune réussit.
(N. D. T. Nicher au pied d’un arbre, cela parait étonnant; Il n’est pas rare que le nid s’écroule de l’arbre ou il a été construit et que le jeune tombe à terre ou il continue à être approvisionné par les parents).
Tout dépend des possibilités offertes par les lieux; Menzbier tua une femelle présentant une plage de couvaison, dans une région où il n’y avait pas d’arbres, rien que des buissons.

LE NID

Il est particulièrement petit pour un si gros oiseau: 50 à 60 cm de sorte que la queue et la tête de l’oiseau dépassent. A la base, il y a des branches grosses comme le doigt et au-dessus des branches plus fines, le centre du nid est petit et très plat; la présence de branches vertes est connue.
Löwis trouva deux oeufs que la tempête avait fait tomber du nid, le premier à cause de la platitude du nid et dans le deuxième cas il devait s’agir d’un nouveau nid. Le nid que j’ai observé (le deuxième) avait à peu près 25 cm de hauteur, il n’était pas photographiable; alors que les auteurs russes disent qu’il niche de préférence sur les branches latérales, tous les nids que j’ai trouvé étaient sur la cime du pin, très peu étaient sur le côté du tronc, en général cachés de la vue par en dessous. D’en haut, la vue s’étendait sur la forêt et l’arrivée et le départ n’étaient pas gênés. Au printemps 1934, les oiseaux avaient recherché un nouvel emplacement sur l’arbre ou couchait le mâle mais ils l’avaient de nouveau abandonné.
La petitesse du nid s’explique du fait qu’il n’y ait qu’un jeune à supporter. Les branches, relativement petites, sont apportées dans le bec; il ne serait pas possible d’en apporter des grosses autrement que dans les serres, comme le fait l’Aigle pêcheur. Le nid devient rarement une énorme construction, comme c’est la règle chez les autres grands rapaces.

L’ARRIVEE

Assez tôt, au milieu ou à la fin de la première moitié d’Avril, les Circaètes arrivent en Silésie dans le secteur de leur nid; cependant, en 1933, ils furent signalés le 22 Avril; en 1934 j’ai trouvé des plumes fraîches le 6 Avril. Pour Avril 1935, froid, la découverte de pelotes, de plumes et de fientes sous leurs arbres préférés trahit leur présence à la date du 16 Avril, bien qu’on n’ait pas pu voir les oiseaux. En 1936, je les vis pour la première fois le 12 Avril. Pour Poltawa, Gravilenco indique, entre 1920 et 1926, le plus tôt le 27 Mars 1924, et le plus tard le 11 Avril 1920. A Strasbourg il fut signalé fin Mars, et il n’est pas extraordinaire qu’il soit signalé en France en Février.
(N. D. T. une grande partie du texte qui précède et qui suit, peut donner au lecteur l’impression erronée qu’on peut impunément parcourir les environs du site de nidification quotidiennement sans déranger les oiseaux ni les inciter à déménager, si ceci n’est pas complètement exclu en forêt plate, par contre, en terrain accidenté, on est repéré et fui de loin).

PRISE DE POSSESSION DU NID

Les vols de parades caractéristiques, comme ceux vus en 1932, ne furent plus jamais revus les années suivantes. Les Aigles volaient ou chassaient ensemble, se bagarraient avec les buses, apportaient des serpents au voisinage du nid ou se perchaient immobiles. Il y avait seulement de courts moments ou ils étaient visibles, aussi des vols de parades auraient pu passer inaperçus. Gawrilenko a noté que les oiseaux se signalaient au voisinage de leur nid par des vols de parade, mais pas toutes les années.
Lorsque le 19 Avril 1935 j’arrivai vers le nid de l’année précédente, le mâle s’enfuit devant moi; quelques vieilles plumes et des branches défraîchies à terre témoignaient qu’on faisait le ménage là haut. Les jours suivants, c’est à peine si je vis un Circaète, mais des plumes et des pelotes de réjection témoignaient de leur fréquentation du secteur. Le 28 Avril un oiseau était assis immobile sur le nid; enfin, à 9h45, il appela et aussitôt le deuxième apparut, qui se posa sur la cime d’un arbre et attendit : c’était la femelle; alors le mâle se remua et montra le traditionnel bout de sa queue qui dépasse, puis vint tenir compagnie à la femelle; celle-ci se baissa et sembla évidemment prête à l’accouplement; le mâle monta sur son dos, les ailes battantes mais cela resta seulement une tentative; la chose se fit si vite que nous ne pûmes pas nous cacher convenablement; le mâle s’enfuit et la femelle alla au nid. Vers 11h le mâle se remontra en attente, il appela ” ki li ö “, la femelle ne bougea pas; à 15h30 la même scène se répèta.
Ce nid avait été adopté assez rapidement, presque le même jour qu’en 1934. Alors qu’en 1933 je ne trouvai un oiseau au nid pour la première fois que le 13 Mai: couvait-il déjà? Ou bien un fort désir de couver le poussait-il à s’asseoir sur le nid vide ? Je pencherais plus volontiers pour la deuxième hypothèse, car pourquoi la ponte de l’oeuf et le désir de couver commenceraient-ils le même jour, et que signifierait aussi un désir d’accouplement après la ponte de l’oeuf ?
La couvaison commence chez nous fin Avril ou début Mai; la plus tardive de 1933 pouvait peut-être celle d’une jeune femelle lors de sa première ponte. En Hongrie, la ponte a lieu fin Avril; en Afrique du nord, Grèce et sud de l’Espagne, la ponte commence au milieu d’Avril.
Il n’y a toujours qu’un oeuf, la découverte de 2 oeufs semble due à une erreur, de même que la découverte de deux jeunes en Roumanie.

LE COUPLE COUVANT

Je suppose que ce fut le même couple qui couva pendant les trois années d’observation; abstraction faite de la grande rareté des Circaètes, ce point de vue est confirmé par le fait que ce sont les mêmes arbres qui étaient fréquentés tout de suite à l’arrivée des oiseaux; d’autre part les voix et les habitudes particulières au nid, ainsi qu’un trou dans la moitié droite de la queue chez le mâle, étaient les mêmes chaque année.

DESCRIPTION DE L’ASPECT EXTERIEUR

Notre oiseau, comme tous ceux de l’ouest de l’Allemagne, a la forme décrite par Hartert: la tête et la poitrine sont brunes, ces parties tranchant sur les autres qui sont blanches parsemées de brun; le dessus est nettement bicolore.
La tête est particulièrement massive; cela vient de sa constitution osseuse; le bec est très large et montre un très fort aplatissement, il n’est pas couvert de plumes et donne au dessus de la tête un profil presque rectangulaire. Les petites plumes qui partent de l’oeil se développent en forme de feuille loin vers l’arrière de la tête, et donnent l’impression que les yeux, comme ceux des chouettes, sont fortement dirigés vers l’avant. Des poils bruns, qui partent à la naissance du bec et se dirigent vers l’arrière en suivant les sourcils proéminents, contribuent à augmenter cette impression.
Parmi les crânes de rapaces que j’ai eu entre les mains, celui du Circaète se rapproche le plus de celui de l’Archibuteo, de même pour la manière dont elle est recouverte de plumes. Ce crâne très diffèrent des crânes des autres rapaces indique peut-être que, chez un oiseau qui transporte ses branches au nid exclusivement avec le bec, une forte musculature et une forte surface d’action sont nécessaire.
(N. D. T. La tête du Circaète diffère de celle des autres rapaces pour les raisons suivantes: ses yeux sont plus gros et dirigés vers l’avant, une exceptionnelle mobilité de la tête par rapport au corps est utilisée dans le vol stationnaire, la présence prolongée d’un serpent très gros dans le conduit de la bouche ne doit pas gêner la respiration, enfin la présence de muscles de dégurgition particulièrement performants. Il est inexact que le transport des branches, au demeurant plutôt légères, soit fait toujours par le bec).
On se rend particulièrement compte de la force de son bec, lorsqu’il retourne au nid avec plus de 50 cm de serpent qui pend, rendu visqueux et glissant par une abondante salivation.
L’oeil à l’iris flamboyant, incomparablement beau, jaune foncé, est entouré d’une couronne de plumes; on dit que c’est le plus gros de tous les oiseaux de proie: pourquoi est-il si gros? Nous ne savons pas, mes quatre années d’observation ne me donnent pas de précision à ce sujet; on pourrait penser que le Circaète a une activité nocturne, pourtant au contraire il ne recherche la nourriture que pendant les heures les plus claires de la journée.
Le plumage de la face est plus clair que le reste de la tête, c’est pourquoi l’oiseau prend l’aspect d’une chouette, surtout lorsqu’il hérisse les plumes de la tête (ce qui n’a pas lieu souvent); lorsqu’il n’est pas inquiet, son apparence est toute autre, sa tête ressemble à celle de la Buse, et n’est pas très différente de ce qu’on a l’habitude de voir chez les autres rapaces. D’ailleurs les regards les plus remarquables chez les rapaces naissent lorsqu’on éveille chez eux l’ouie ou la vue en les inquiétant, par exemple au moment du déclic de la caméra.
Inutile de dire que l’acuité de son oeil est supérieure à celle de tous les autres rapaces. Mais se camoufler de sa vue est plus facile que de son l’ouie. Lorsque pour la première fois je pris une photo, la mère regarda immédiatement dans la direction du bruit, on aurait cru qu’elle allait me transpercer du regard. Cela ne m’étonna pas, mais malgré de nombreuses répétitions, elle se tranquillisa rapidement. Je n’aurais pas cru, avant de l’avoir expérimenté par des bruits très faibles comme le crissement des pieds dans les bottes ou les craquements des os, que le Circaète ait une ouie aussi sensible. De forts soufflements ou bruits de toux semblaient ne pas ou peu l’inquiéter, par contre les bruits de bois cassés sur les mauvais chemins ou les échos des bûcherons qui lui parvenaient pouvaient l’inquiéter. En vol, sa rapidité de réflexe se montrait avant que moi-même j’eusse entendu le coup de feu.
(N. D. T: Ceci, qui a pourtant été constaté très souvent, parait impossible, il convient d’en rechercher une explication.
Tout d’abord, il se peut que l’oiseau soit plus proche du fusil que ne l’est l’observateur, et comme le son se propage relativement lentement, une différence de seulement 100 mètres introduit un retard de un tiers de seconde, plus qu’il n’en faut pour amorcer une esquive avant que le bruit du coup de feu parvienne à l’observateur.

D’autre part, si la vision par l’observateur de l’esquive a précédé, même de très peu, l’audition du coup, le cerveau enregistre une anomalie importante car il a eu le temps de s’étonner de la présence de l’esquive, ce n’est pas le délai qui est long, c’est la disposition du cerveau qui est faussée.

Les Circaètes ne réagissent aucunement aux coups de tonnerre, donc pour que l’esquive se soit imposée, il a fallu qu’elle entre dans la loi de sélection naturelle et donc qu’elle soit efficace. Lors d’un tir à 40 mètres, le retard des plombs sur le bruit est de l’ordre de 6 centièmes de seconde, dans les meilleures conditions, on peut en espérer une esquive inférieure à un mètre, est-ce suffisant pour la rendre efficace? Une autre mode de sélection de ce comportement serait la survie des oiseaux légèrement blessés. Quoiqu’il en soit les jeunes ont ce comportement inné, pourtant les armes à feu n’existent pas depuis tellement longtemps et il est invraisemblable que la sélection ait pu déjà aboutir à quelque chose d’inné. Une tout autre façon d’envisager la question est d’admettre que tout évènement soudain provoque depuis toujours fuite et esquive… sauf la foudre; et la foudre, elle, a eu le temps de se rendre innée).
Nous savons peu de choses sur l’ouie des rapaces diurnes, elle passe pour être très bonne, ce qu’établit aussi les expériences de Siewert mais est-elle chez tous développée de la même façon?

A quoi peut bien servir, à un oiseau dont la vue est capable d’observer le moindre mouvement, et ainsi se trouve protégé contre l’arrivée d’intrus, d’avoir une ouie si fine, si apte à déterminer la direction du bruit, et dont la puissance des oreilles est encore augmentée par la disposition spéciale des plumes au voisinage de leurs ouvertures ? Cette ouie si fine, joue-t-elle un rôle pour la chasse?
Lorsqu’en août la forêt devient de plus en plus silencieuse et que chaque bruit en parait d’autant plus fort, l’ouie très fine de l’Aigle m’obligeait à me méfier continuellement, et le bruit de ma caméra résonnait bien différemment de celui du cri du jeune ou celui du vent.
(N. D. T. à cause de la spécialisation de sa vue binoculaire vers l’avant, le Circaète voit plutôt mal sur les côtés, il est donc mal protégé contre l’arrivée d’intrus)

LA MUE

Le plumage est abondant et mou, le duvet est particulièrement long et fait l’objet de soins très fréquents que lui donnent les oiseaux.
Pendant tout l’été la mue est très forte et la découverte de plumes conduirait même “un aveugle” sur leurs traces. Les grandes rémiges sont admirables, avec près de 48 cm de long, et les plumes du bras 7 cm; le dessous de celles de la queue reproduit les trois bandes sombres typiques. Les plus étonnantes sont les plumes de duvet qui pendent en masse dans l’herbe et dans les arbres. Autour du nid, les plumes de duvet blanches jouent dans le vent et, en Juillet, il y eut des jours ou le nid était comme entouré par une couronne de plumes de duvet; ce n’était pourtant que les plumes de la femelle.
La chute des plumes était parfois étonnamment forte: le 14 Mai 1933, bien que la veille j’eusse fait une récolte riche, il y en avait déjà un grand nombre à midi, et lorsque je revins 2 heures après il y en avait encore de nouvelles.
Comme les plumes provenaient de deux adultes, il fut impossible d’étudier dans quel ordre elles tombaient, toutefois il semble que la mue des rémiges présente deux centres, qui sont la première et la dernière. C’est aussi l’opinion de Sachtleben qui a étudié un Circaète mort. Les photos en vol montrent que les deux ailes ne muent pas symétriquement, cependant le 14 Mai 1933 je trouvai les rémiges homologues des deux ailes qui provenaient sans doute du même oiseau.
La mue commença en Avril en 1933, elle fut très forte dans le troisième tiers de Mai et diminua ensuite, puis reprit dans la deuxième moitié de Juillet, pour diminuer peu à peu. En Automne il était impossible de reconnaître les oiseaux au moyen des plumes manquantes car ils muaient tous les deux aussi fort, mais pas simultanément. Toutes les plumes du corps durent changer cette année là, y compris le duvet et les petites plumes de couverture, peut-être à cause de la nourriture particulièrement abondante.

LE VOL

Sur le profil de vol, la queue relativement longue frappe l’oeil. Les ailes sont larges mais ne paraissent pas si ouvertes que chez les Aigles nobles, le coude est un peu plié mais pas tant que chez l’Aigle pêcheur. C’est au cours du vol en spirale que les rémiges sont les plus déployées, elles brillent en blanc lorsque l’éclairage est bon ainsi que le corps en-dessous et l’on observe quelques tâches brunes sous les ailes et le jabot sombre. Lorsqu’on voit l’oiseau par le dessus, la transition entre le brun clair du dessus des ailes et le brun sombre des rémiges est frappant; la tête semble grosse.
Pour le public, la reconnaissance est difficile et a conduit à des coups de feu malheureux. Le vol battu est tranquille et le coup d’aile pas si profond que chez l’aigle pêcheur, les orbes sont majestueuses bien qu’elles ne soient pas souvent utilisées, ni longtemps soutenues. J’ai toujours observé un piqué rapide lorsque l’oiseau voulait atteindre un but à terre; les ailes fortement pliées en arrière, il plongeait comme un Autour et était à peine reconnaissable. J’ai vu souvent ce piqué chez le mâle lorsqu’il arrivait au nid, mais aussi avant lorsqu’il jouait en vol, ou lorsqu’il poursuivait un oiseau venu trop près de son aire.
(N. D. T. suit une courte phrase non comprise ou il est question d’une habitude qui ressemble à celle de l’Aigle Criard).

LA VOIX

La belle voix du Circaète semble ne se faire entendre le plus souvent qu’au nid, et encore, seulement s’il est entièrement rassuré. Les données de la littérature la dessus sont à peine utilisables.
(N. D. T. maintenant que ces cris enregistrés sont disponibles facilement, il est vain de traduire ce passage surtout que les sonorités reproduites concernent une autre langue que le français, je vais donc résumer ce qu’il y a lieu de retenir).
Lorsque le mâle était absent très longtemps , il arrivait que la femelle, qu’on pouvait croire impatiente, appelle. Après quoi le mâle revenait bientôt. Un jour qu’elle était sur le nid, elle fut attaquée par une Bondrée : elle cria fortement, d’un cri particulier que le mâle répéta.
Un jour, pendant plusieurs minutes, les deux oiseaux donnèrent un concert sans raison apparente, où se mélangeaient le ton sonore du mâle avec les miaulement non moins mélodiques de la femelle.
Lorsque le jeune était devenu presque adulte, si quelque chose n’allait pas, il poussait un puissant cri d’alarme, mais le plus souvent le calme absolu régnait dans ce coin de forêt.

LES SEXES

Une différentiation des sexes par la grosseur ou la couleur fut impossible en liberté. J’ai trouvé en 1933 deux rémiges identiques et du même côté qui provenaient forcément de deux oiseaux différents donc du mâle et de la femelle; elles étaient de longueur différente mais faiblement.
Cette année là, le mâle avait une poitrine tachetée plus sombre mais je ne remarquai plus cela les années suivantes. La différence de comportement, leur mue différente et leurs voix permirent une détermination des sexes à la suite de laquelle j’admettais que le plus occupé des deux à la reproduction était la femelle.
(N. D. T. Zebe nous surprend en écrivant cela car, dans nos pays, la différence de plumage entre mâle et femelle est apparente).

LA RECHERCHE DE LA NOURRITURE

Pour ce qui est des Circaètes en chasse et de la capture des serpents, je ne peux me référer qu’à la littérature, car malgré ma peine je n’ai pas d’observations propres.
Les lieux de chasse sont éloignés d’environ un kilomètre, mais cela représente une grande superficie. On trouverait plutôt les oiseaux en chasse dans les terrains découverts. D’après Reiser il chasserait à l’affût perché sur les branches basses et prêt à foncer en piqué sur la proie découverte, comme une Buse; Schmidt-Bey le confirme également. Mais le Circaète chasse aussi volontiers en vol, et fréquemment en vol stationnaire, comme décrit par Somow.
Gawrilenko raconte que par mauvais temps le Circaète vole bas au-dessus du sol comme les Busards, en revenant souvent à la même place, puis il prend un peu de hauteur et cherche à se maintenir dans l’air et observer une proie; mais le plus souvent, il bat des ailes sur place comme la Crécerelle, à grande altitude, en gardant la queue étalée, et se jette ensuite, les ailes fermées, comme une pierre sur sa proie; très souvent il chasse dans les marécages.
Le forestier Wegener (84 ans) est un excellent connaisseur des Circaètes nichant dans la vallée de Kondel depuis des dizaines d’années: il m’assure avoir vu les Circaètes chasser comme le décrit Gawrilenko, sur des terrains dénudés, des coupes rases sur les versants de la montagne; lui aussi a remarqué le piqué qui conduisait l’oiseau à la proie; pendant la migration, il a vu jusqu’à 20 Circaètes à la fois. D’après Czynk, au contraire, le Circaète s’abaisse lentement sur la proie avec les serres fortement tendues.
Enfin, le Circaète chasse aussi à pied, Schmidt-Bey observa cette façon de chasser dans des campagnes dégagées et riches en serpents. “Un jour, j’en surpris un au bord d’une rivière et le vit marcher avant de s’envoler”. Les longs tarsométatarses et les griffes émoussées signifient qu’il marche volontiers.
Warga écrit qu’il aurait observé sur un oiseau en captivité un orteil destiné à la marche; G. Steesbacher, à qui j’ai posé la question, déclare que le Circaète n’a pas de doigt extérieur plus développé que les autres rapaces. La façon de saisir les serpents n’a été observée que sur des oiseaux captifs; d’après Petenyi, les proies sont saisies derrière la tête et tuées à cet endroit par une morsure du bec; Von Czynk affirme que son oiseau saisissait le serpent derrière la tête avec une serre et au milieu du corps avec l’autre. Steinbacher a pu observer le comportement du Circaète au zoo de Berlin: il attrape le serpent avec les serres et se tient tranquillement sur lui qui remue, puis il l’attaque avec le bec et le mord plusieurs fois à la tête; ainsi la mort semble-t-elle arriver à la suite de ces morsures derrière la tête, c’est d’ailleurs ce que j’ai observé sur les serpents apportés au nid: blessures de la colonne vertébrale mais pas de blessures extérieures, il ne s’agit là que des serpents apportés eu jeune.
Les serpents sont avalés en entier la tête la première (jamais la tête ne manquait); ils étaient également ingurgités la tête la première par le jeune.
Il semble peu vraisemblable que les adultes agissent différemment pour les serpents qu’ils se réservent que pour ceux qu’ils destinent au jeune, surtout si on admet que les habitudes en manière de nourriture, comme d’ailleurs la plupart des manifestations extérieures de la vie, sont des actions instinctives; de même, il est peu vraisemblable que d’autres serpents, comme les Vipères, soient maniés différemment. En hiver, la grosseur des proies oblige peut-être à les déchiqueter, dans ce cas, l’ablation de la tête serait une habitude acquise par la suite par certains oiseaux, un espèce de self-dressage.
Sans exception, les proies sont apportées au nid dans le bec ou le jabot, le corps du serpent pend plus ou moins en dehors du bec; s’il dépasse de peu, cela ne signifie pas qu’il s’agisse d’un petit serpent car la plus grande partie du serpent peut se cacher à l’intérieur du jabot, mais, si une grande longueur pend, alors c’est que le jabot est plein.
(N. D. T. Quand le serpent n’est pas dans le jabot, il est tenu en son milieu par le bec; il y a des indices selon lesquels, dans ce cas, il aurait été extrait par le porteur, la femelle, préalablement sur un perchoir voisin du nid car on n’a jamais vu un Circaète voler avec un serpent qui ne soit pas partiellement avalé ou en train d’être avalé en vol tout de suite après capture).
Il était étonnant que les serpents fussent si rapidement immobiles et mous, mais il arrivait cependant souvent que les couleuvres soient capables de remuer encore. Des proies trouvées mortes au pied de l’arbre du nid pouvaient être des serpent pas définitivement morts, qui avaient rampé jusqu’au bord du nid et ensuite étaient tombés. Un jour que j’étais sous le nid, une couleuvre me tomba presque sur la tête, elle rampait et semblait n’avoir aucune blessure importante.
Les proies devaient être abondantes; une femelle arrivait parfois avec une proie un quart d’heure après que le mâle l’eut remplacée au nid. Même par temps froid et couvert, quand on n’aurait pas supposé qu’un serpent sorte, ils en trouvaient, bien que plus difficilement.

LA NOURRITURE

La nourriture principale, du moins pendant les mois chauds et autant qu’on puisse en juger par ce qui est apporté au jeune, est chez nous la Couleuvre à Collier. J’ai rarement cru entrevoir la courte queue de la Vipère. Je n’ai vu que rarement des lézards, des orvets, des grenouilles; je n’ai vu aucun jeune serpent, ils sont pourtant présents en très grand nombre au début d’Août; peut-être passent-ils si vite dans le jabot qu’ils ne peuvent plus être régurgités. Dans d’autres biotopes et à d’autres époques de l’année, le régime peut être différent; ainsi Zedlitz trouva le jabot d’un Circaète tué au mois d’Août rempli de lézards; Varvari trouva la Coronelle, l’Orvet, la Verte et Jaune, Pelobastes fuscus et des petits sauriens, Putorius nivalis et Taupes. Hughes remarqua à côté du nid, outre des couleuvres, des lézards, crapauds, lapins et, un de ses amis, des poils de chat. Il est probable qu’en automne le Circaète est forcé de chercher d’autres nourritures, surtout les années ou les micromammifères sont nombreux; ainsi Wichler trouva dans des jabots cinq souris et des insectes. Somow le vit chasser une souris dans le Caucase. Il est remarquable que des oiseaux aient également été signalés comme proie; Loudon raconte que, sur le bord d’un nid, il trouva un jeune Pipit des arbres. Gawrilenko rapporte que lors d’un été pluvieux en 1925 des souris, de jeunes Grives, Tourterelles, Geais furent apportés. Si la prise des jeunes nichant à terre n’est pas étonnante, par contre il n’en n’est pas de même pour ceux nichant dans les buissons car cela suppose un genre de chasse invraisemblable pour un Circaète (si l’on rejette l’idée de proies volées à d’autres rapaces).
Les insectes ne sont pas dédaignés; Menzbier cite les sauterelles. Chez nous les insectes se trouvent en grande quantité dans les estomacs lors des migrations d’automne, en été ce ne serait qu’un complément; proviendraient-ils des restes de ce qu’ont mangé les serpents? Ou sont-ils avalés par erreur?
Le jabot doit posséder une extraordinaire élasticité pour contenir 2 ou 3 couleuvres grosses ou moyennes comme je l’ai moi-même observé dans la nature ou sur des oiseaux tués. En captivité, le Circaète supporte très bien une nourriture à base de viande fraîche et saignante à condition qu’il reçoive de temps en temps des grenouilles ou des reptiles. Von Czynk lui donnait de jeunes oiseaux, du foie, des rats, des moineaux et avec une telle nourriture, il se portait très bien, tout comme les pensionnaires de Antonius qui recevaient de la viande de cheval, des volailles et une ou deux grenouilles par jour. D’après Antonius, les serpents morts et les amphibiens ne sont pas acceptés.
Tout cela montre que le Circaète n’est pas aussi spécialisé dans les serpents que l’Aigle pêcheur dans les poissons.
Les pelotes de réjection sont amassées sous l’arbre de veille et de repos, elles sont en forme de sphère ou allongées, et mesurent 3 cm de diamètre et 3 à 6 cm de longueur, pour un poids à sec d’environ 15 g. Elles sont surtout composées d’écailles de Couleuvre à collier; pour ce qui est de os, je ne trouvai que des segments de colonne vertébrale agglomérés; en outre il s’y trouvait toutes sortes d’insectes (coléoptères) et aussi une matière filandreuse.
Evaluons la quantité totale de Couleuvres à collier, sa principale nourriture chez nous, capturées d’Avril à Septembre: si les adultes mangent 2 couleuvres chaque jour, celà en fait 720 en 180 jours, et pour toute la famille plus de 1000 serpents, moyens ou gros. Sans compter les petits serpents dont le nombre ne peut pas être estimé. Il apparaît que peu de régions permettent un tel ravitaillement pendant une longue période; il faudrait aussi tenir de compte des Cigognes, Hérons, Buses, Loutres, Hérissons, et bien d’autres, ainsi que les serpents tués par les hommes.
Quelques mots encore sur la boisson et la baignade : Nauman cite un désir de se baigner, en captivité. D’après Brehm, les Circaètes boivent régulièrement dans la nature; les bottes mouillées de la femelle à son retour au nid furent observées plusieurs fois. Gawrilenko écrit que les jours chauds, le Circaète se baigne volontiers vers 11h, ensuite il secoue son plumage et va se sécher au soleil; il se poserait plutôt sur le sable de la rive que sur une branche, même les jours ou il ne se baigne pas. Cependant il semble qu’en captivité il ne boivent pas, ni ne se baigne.

LE COUPLE AU NID

C’est la femelle qui supporte la plus grande part de l’élevage du jeune; elle se trouve toujours au nid, à part un ou deux remplacements par jour, depuis le début de la couvaison jusqu’a 4 semaines après l’éclosion. Bien que la relève ait lieu souvent vers la fin de la matinée on ne peut pas parler d’une heure fixe pour cette action. Lorsque la relève à eu lieu le matin, le mâle revient en faire une autre au début de l’après midi, à midi, ou même avant. Les conditions météorologiques et leur influence sur la recherche de nourriture ne jouent aucun rôle dans cet horaire, contrairement à ce que je croyais au début, car même par beau temps, l’horaire varie considérablement.
Lorsque le mâle à pris la relève, il peut rester 2 ou 3 heures jusqu’au retour de la femelle. Je n’ai rien pu établir au sujet d’un éventuel ravitaillement régulier de la femelle par le mâle lorsqu’elle couve. La relève a lieu sans bruit, ou alors parfois avec un espace de “conversation”. C’est la présence du mâle qui provoque la relève, car sans lui la femelle n’abandonne pas facilement son nid, oeuf ou jeune, à moins d’un fort dérangement. Mais qu’est ce qui indiquait à l’adulte que son partenaire était disposé à la relève? Chez le Circaète ce n’est sûrement pas la vue du nid qui déclenche l’impulsion de couver, car le mâle vient souvent près du nid sans chercher à couver; ce n’est pas non plus la vue de l’oeuf non couvé ou du jeune après l’envol de la femelle, car il quitte le nid souvent quelques minutes après pour veiller à côté; il y a peut-être un instant spécial qui joue le rôle de déclencheur. Il n’était pas rare que la relève intervienne parce que la mère ne se tenait pas tranquille, impatiente, attendant son mâle qui probablement volait alentour, mais souvent aussi, la relève arrive de façon inattendue et soudaine et semble toute naturelle.
Le 26 Mai 1935, le mâle se tenait au nid et la femelle était partie, ainsi les rôles étaient inversés: il y eut un petit jeu étrange, sûrement en rapport avec une relève qui avait eu lieu deux heures auparavant. Vers 10 h, le mâle s’était envolé et se tenait en attente, en faisait sa toilette. Puis il commença à crier ” Wi- ö”; après quelques minutes la femelle vint lui tenir compagnie, et commença alors un échange de chants mélodieux et allongés. Cela dura quelques minutes, puis la femelle alla au nid, le mâle partit, et ne revint qu’à midi.
Voici comment j’interprète cela: le mâle couvait depuis deux heures, il se leva, fit sa toilette et se mit à crier; la femelle arriva, lui répondit longuement et alla le remplacer. Ainsi, il nous semble que la relève a lieu à la suite d’un changement dans la face, ou la tenue du partenaire, imperceptibles pour l’homme: c’est nettement une manifestation de l’instinct.
Toutefois la relève n’est pas toujours semblable; ainsi le mâle arriva au nid au commencement d’un orage; on avait l’impression qu’il voulait relever la femelle bien qu’elle ait déjà fait une sortie le même jour, mais elle ne manifesta aucun désir de partir. Patiemment, le mâle attendit que le mauvais temps passe sur lui et, ensuite, il s’envola en criant un peu. J’ai vécu plusieurs scènes semblables.
Dans les premières semaines de la vie du jeune, les allées et venues étaient plus fréquentes mais la femelle restait rarement plus de 25 à 30 minutes absente; le mâle n’était pas si assidu, il quittait parfois le nid quelques minutes après la mère, mais le plus souvent restait dans le voisinage.
Lorsque le jeune était âgé de 4 semaines, les oiseaux s’éloignaient fréquemment une à deux heures, la femelle n’attendait plus comme auparavant le mâle, mais celui-ci apparaissait rapidement après son départ, il nourrissait (?..) ou restait un court moment veillant au nid. La fréquence des vols de la femelle pendant cette période était irrégulière: ainsi le 20 Juillet 1933 elle vint 5 fois en 11 heures, et 4 jours plus tard, pendant le même temps, elle ne vint qu’une fois. Bientôt elle restait absente 3 heures ou plus. Sa vigilance se manifestait pendant ce temps par de longs et fréquents survols au voisinage. Les Circaètes surveillent aussi leur nid de très loin; le jeune aurait pu être pris facilement par l’Autour, qu’on entendait dans le voisinage, pourtant il ne fut pas attaqué bien que les parents restassent 5 ou 6 heures invisibles.
Le ravitaillement, du moins dans les premières semaines de la vie du jeune, est l’affaire du mâle; il vient au moins trois fois par jour avec de la nourriture. Dans la deuxième moitié de Juillet et la première moitié d’Août, époque du plus grand développement du jeune, il en apporte plus souvent, jusqu’a six fois en un seul jour. Ainsi, le 29 Juin 1935, la femelle qui n’était pas partie à la recherche de nourriture pendant toute la matinée avait faim, et voulait retirer au mâle une très grosse couleuvre. Mais comme lui la destinait au jeune, il partit avec; depuis ma cachette je ne pouvais malheureusement pas le suivre, mais je pense qu’elle obtint la nourriture demandée car elle revint quelques minutes après au nid.
Une autre fois, le 26 Juillet 1933, le mâle arriva au sommet d’un arbre avec une grosse couleuvre; elle l’appela du haut du nid comme pour lui demander le serpent, mais il ne le lui donna pas, lui tourna le dos, et alla vers le jeune à qui il le donna; sur ce, elle s’envola. Une fois le mâle mangea lui même le serpent au nid.
Les 60 apports de serpents en 18 journées en 1935 donnent une idée à peu près exacte des habitudes des Circaètes, qui se distribuent de la manière suivante:
jusqu’a 8h zéro
de 8 à 9h 3
de 9 à 10h 10
de 10 à 11h 8
de 11 à 12h 9
de 12 à 13h 12
de 13 à 14h 3
de 14 à 15h 3
de 15 à 16h 8
de 16 à 17h 4
de 17 à 18h zéro
La période préférée pendant cet été chaud et sec était entre 9 et 12h, et aussi entre 15 et 16h. Aucun autre rapace n’est plus dépendant des conditions météorologiques, aussi les heures de distribution peuvent-elles changer en fonction de conditions atmosphériques différentes. Ainsi en 1934 j’ai observé des nourrissages avant 7h et après 18h; lors des après-midi froids et humides, il n’y avait pas de ravitaillement du tout, mais si à midi le soleil perçait, on était alors sûr de voir arriver peu après au moins un adulte avec une proie.
C’est le mâle qui s’occupe de défendre le nid. Zedlitz raconte une jolie scène: un Corbeau et un Milan voulaient voler l’oeuf, face à un Circaète qui hérissait les plumes du cou et de la tête, et qui avec ses deux grands yeux jaunes simulait un Grand Duc. Lorsqu’un gros oiseau se rapproche trop près du nid, la femelle qui veille commence habituellement à crier, et aussitôt le mâle apparaît, venu d’on ne sait où, et chasse l’intrus par de brillantes attaques en vol. Ce sont surtout les Bondrées qui perturbent et poursuivent le mâle quand il va au nid, en fonçant sur lui, et la femelle n’entreprend rien pour le défendre; si elle est sur le nid, elle se contente de crier, si elle était sur un arbre, elle va au nid. Le mâle au contraire part à l’attaque, et la suit lorsqu’elle vient à être importunée, ou il décrit avec elle des cercles autour du nid. Un jour vers 8h le mâle avait rejoint le nid, et la femelle, absente depuis un moment, fut soudain poursuivie par une Bondrée. Elle revint aussitôt au nid en criant, les deux aigles veillèrent un moment sur le nid, puis le mâle s’envola pour repousser l’intrus, tandis que la femelle, debout sur le nid regardait le spectacle. Une Cigogne Noire qui se risqua trop près ne fut pas traitée autrement. Le petit épervier qui nichait pas loin houspilla une fois son gros voisin, mais le plus souvent se contentait de crier à son arrivée (ce qui trahissait pour moi ce que je ne pouvais pas voir).
Charlemagne ( sic..) observa que les Circaètes ne font pas attention aux petits oiseaux, toutefois, ils ne laissent pas la paix à un Geai avant d’avoir mangé les adultes et jusqu’au dernier jeune qui se trouvait au nid.
(N. D. T. Histoire peu vraisemblable, et aussi les suivantes. Il y a un doute sur le mot “adulte”: Edlen dans le texte).
Dans le sud de la France, les parents des oiseaux qui servent de proie aux Circaètes semblent houspiller ces oiseaux. Les Circaètes semblent ne se préoccuper d’aucun de leurs voisins, qu’ils soient gros ou petits, sauf si leur nid semble en danger. Gawrilenko parle d’une bataille autour du nid avec des aigles (Schelladler) dont les Circaètes sortirent vainqueurs. Les Circaètes se comportent pacifiquement avec les “Aigles nains” qui nichent dans leur voisinage.
Les Circaètes étaient très confiants au voisinage du nid quand ils n’étaient pas dérangés; heureusement il était rare que quelqu’un s’y risque. Quand les oiseaux étaient au nid, ils supportaient (sans plus) mon approche, de sorte que je pouvais observer l’oiseau d’en-bas en train de couver sans qu’il ne s’envole. D’après Prazak, il faut frapper fortement l’arbre pour que la couveuse s’envole; je n’ai jamais essayé. Quand ils aperçoivent un homme en terrain découvert, ils volent bas et l’accompagne jusqu’à ce qu’il disparaisse dans la haute forêt.
Déjà en 1933 les aigles avaient des arbres préférés sur lesquels se faisait la plus grande partie de leur trafic, et du haut desquels ils pouvaient surveiller le nid d’une distance suffisante. L’arbre où dormait le mâle était à 70 mètres du nid; là on pouvait le rencontrer tôt le matin ou par les journées nuageuses, même en fin de matinée, perché à mi hauteur, face à la femelle en train de couver; comme cet arbre était sur mon chemin pour aller à la cachette, je devais attendre patiemment qu’il s’en aille. Même à la chaleur de midi il arrivait qu’il soit sur son arbre; les déjections accumulées en-dessous dégageaient un forte odeur lors de cet été très sec; j’y trouvais souvent des pelotes encore chaudes. Plus tard, cet endroit fut délaissé et le mâle dormit en un lieu inconnu. A peu près à la même distance, il y avait un grand pin, à la tête déchiquetée, sur lequel les deux adultes se perchaient volontiers; quand le mâle désirait observer quelques minutes avant d’aller au nid, ou alors monter la garde, ou bien si la mère trouvait le temps trop long auprès du jeune, ils allaient là-haut où la vue était étendue. Ce perchoir fut utilisé jusqu’à fin Septembre, bien que les oiseaux ne fussent plus liés au nid; la mère y dormait dans les basses branches. La préférence des Circaètes pour les perchoirs à vue étendue, au sommet de grands arbres, est une spécialité qui a retenu l’attention d’autres observateurs: Prazak dit par contre que pour se protéger du mauvais temps ils choisissent les branches inférieures.
Grâce à l’absence de tout dérangement inutile, on avait l’impression que la confiance était complète et le comportement tranquille. Souvent la femelle restait près du nid pendant des heures; elle regardait beaucoup plus vers l’étendue des sommets des arbres que vers l’observateur silencieux, puis elle faisait sa toilette en hérissant ses plumes ou en écartant ses ailes pour les exposer au soleil; les jours chauds elle somnolait un peu ou dormait complètement la tête sous l’aile. Au commencement d’une pluie elle retournait au nid et protégeait le jeune, parfois elle demeurait sur sa branche en regardant le jeune non protégé. Par temps pluvieux elle présentait un spectacle étrange: les plumes de la tête se collaient en forme de poils lui donnant un aspect de hérisson. En 1935, quand je pris des photos de très près, j’eus la chance d’observer un comportement plein de confiance, il suffisait de quelques branches entre elle et moi pour qu’elle reste tapie au fond du nid.
Tels étaient nos rapports de voisinage au nid et la facilité de nos observations avec des oiseaux confiants; mais il faut avoir beaucoup de chance pour pouvoir les observer ailleurs et les voir chasser; moi-même cela m’arriva rarement. Quand ils s’envolaient, ils se perchaient encore une fois avant de s’éloigner, en me gratifiant d’une plume qui tombe comme pour m’enlever mes regrets.

L’ENTRETIEN DU NID

Très régulièrement la femelle (plus rarement le mâle) apportait des branches fraîches; cela se passait le plus souvent vers 8h après le premier envol; elle volait vers son perchoir favori, descendait plus bas que la couronne et disparaissait un moment; alors j’entendais un craquement et elle apparaissait bientôt avec une branche verte d’épineux qu’elle déposait dans le nid, où elle la laissait tout simplement tomber, ou bien l’introduisait soigneusement dans les branchages.
Lorsque je montai au nid fin Juillet, une image inoubliable se présenta à moi: le jeune, presque entièrement recouvert de plumes sombres, reposait sur un lit de verdure, la propreté était celle d’une table mise. Ainsi, une ou deux fois par jour, jusqu’au milieu d’Août, la femelle prenait soin de renouveler les branches vertes. Par la suite ce désir de construction s’estompa et la propreté disparut, car le jeune se perchait sur les branches latérales du nid. Il est clair que le désir de construction, quand le jeune est petit, est une question de propreté et aussi de solidité du nid.
Malgré les plus grandes précautions de ma part, on ne pouvait éviter d’inquiéter la femelle par quelque bruit et la faire s’envoler; habituellement, elle revenait à peine quelques minutes après, tout en s’étant assurée qu’aucun danger ne la menaçait, et en apportant une nouvelle branche. Ce qui se répétait même quand celà s’était déjà produit un peu auparavant. J’avais nettement l’impression que c’était le dérangement qui déclenchait l’apport de la branche comme si, par cette action, elle augmentait la sécurité contre un danger inconnu, d’autant plus que maintes fois, sans dérangement, elle revenait au nid sans apporter de branche. Si on admet que le désir de construction est une forme du plus général désir de protection, on peut expliquer en partie ce comportement; il reste à démontrer jusqu’à quel point le degré de camouflage du nid chez l’Autour et la Bondrée peut trouver son explication dans la même direction, c’est à dire être dépendant de rares ou de fréquents dérangements.

LA DUREE DE COUVAISON

Récemment, elle a été évaluée à 35 jours tandis que Gawrilenko indique 30 jours; mes calculs conduisent à adopter une durée de 7 semaines environ soit du 15 Mai au 20 Juin 1933 et environ du 30 Avril au 6 Juin 1934 et 1935.
Ce n’est pas de la sensiblerie que de préconiser d’éviter de déranger les oiseaux pour avoir plus de précision sur ces dates, surtout quand les nids sont si rares; on n’a pas le moyen de s’assurer s’il y a un oeuf ou un jeune. Il faudrait pour cela monter au nid chaque jour; déjà les allers et venues au voisinage du nid causent du dérangement, alors que dire de l’escalade du nid suivie attentivement par les adultes. Si un oeuf ou un poussin est présent, les oiseaux n’abandonnent pas facilement mais ils perdent confiance comme le montrent justement les documents de Siewert et B Bery.

LE JEUNE

Le 6 Juin 1935, le jeune devait être né, pourtant je n’ai pas remarqué de nourrissage ce jour là: l’après-midi la femelle mangea sur un arbre un serpent apporté par le mâle, puis elle retourna au nid; huit jours plus tard, le jeune faisait entendre sa voix; comme les étapes du développement coïncidaient bien avec celles des années précédentes, la date d’éclosion devrait coïncider aussi.

L’ASPECT EXTERIEUR

Les duvets courts de première couverture du poussin étaient blanc de neige quand je le vis pour la première fois, rampant péniblement au fond du nid; quand il levait la tête, on voyait le gris-bleu du bec. Il demeura ainsi pas tout à fait quatre semaines, jusqu’au début de Juillet.
Sur les dimensions et structures de l’oeuf, on a assez de documents des pilleurs de pontes qui ne savent même pas la durée d’incubation. Pourquoi n’observe-t-on pas d’abord l’oiseau dans des conditions naturelles avant de faire des expériences de changement de son oeuf contre un oeuf de poule (Hilgert)?
Ensuite apparurent, sur le dos et les ailes, les premières plumes sombres; en même temps, l’iris blanc commença à se colorer. Dans la 5ème semaine il était jaune-miel, les plumes qui l’entouraient se développèrent et la tête parut plus grosse. La croissance faisait de rapides progrès.
Le 18 Juillet, c’est à dire à l’âge de 40 jours, le partage des différentes couleurs sur le corps était déjà visible, entre autres le jabot rouille et les tâches de même couleur sur le ventre, ainsi que sur la poitrine. A la fin de la 7ème semaine, il semblait complètement coloré, le plumage du cou et de la tête était encore mince, de sorte que la stature de la puissante tête était encore peu impressionnante; la couronne autour des yeux n’était pas encore complètement marquée.
Ce n’est qu’après 9 semaines que le jeune était complètement développé, il vola après 11 semaines.
Le plumage du jeune se différencie peu de celui des adultes, la couleur de base est un brun-olive uniforme et clair. La seule différence de dessin que je remarquais était dans les taches de la poitrine qui, chez le jeune, étaient plutôt allongées, longitudinales et minces, tandis qu’elles étaient plutôt transversales chez les adultes. Quand les adultes étaient contre le jeune, ils paraissaient plus gros et plus forts, le développement de leur duvet intérieur devait en être la cause.
Chez le jeune Circaète, on ne voit à peu près rien de la chute des duvets remarquable chez les jeunes des autres rapaces; je ne voudrais pas en conclure qu’il n’a pas lieu. A partir du milieu de Juillet, il commença à se gratter les plumes ce qui lui prenait une grande partie de la journée; quand les parents n’étaient pas là, il passait son temps à se toiletter et à regarder en l’air, et cela pouvait durer des heures. Il avalait tous les morceaux de plumes, je l’ai remarqué plusieurs fois, de sorte que la plupart des plumes de duvet seraient avalées avant de se disperser au vent. Quand le jeune était assez développé et qu’il pouvait atteindre les bords du nid avec son bec, il mangeait tous les gros duvets que sa mère avait perdu. Une fois parvenu à maturité, il lubrifiait son plumage, les plumes de la tête étaient lubrifiées de la manière suivante: la région de l’épaule était travaillée, puis, par des mouvements à peine croyables du cou, le dessus de la tête y était frotté.
Ces soins zélés du plumage ne suffisaient pas et, après la pluie, le jeune présentait une image pitoyable avec son plumage collé.

LE NOURRISSAGE DU JEUNE

J’avais déjà observé, les années précédentes, le nourrissage du poussin par la mère, et remarqué comment les adulte donnaient la becquée; lorsque le 23 Juin 1935 j’occupai pour la première fois mon nouvel observatoire, le jeune avait trois semaines; on le voyait à peine sauf quand sa tête blanche s’élevait au-dessus du bord du nid; à ce moment-là, la femelle nourrissait encore par becquée, mais les morceaux commençaient à devenir plus gros; si le jeune ne parvenait pas à les maîtriser, ils étaient retirés et mangés par elle ou déchiquetés en morceaux plus petits; mais après la fin de la troisième semaine il avalait les couleuvres qui lui étaient présentées, et ensuite je n’observai plus jamais de becquée.
L’extraction du serpent est souvent une opération mouvementée.
Le jeune crie et observe l’approche de l’adulte longtemps à l’avance et son agitation augmente quand l’oiseau se pose sur le nid; celui-ci regarde un instant autour de lui pour se rassurer rapidement mais aussi parfois pendant plusieurs minutes, lorsqu’il ne l’avait pas fait précédemment sur un arbre; finalement, il saute au milieu du nid. Le jeune, avide, se dresse et saisit quelque part le bout pendant de la queue du serpent et commence à tirer, tandis que l’autre cherche à libérer le serpent par des mouvements du cou; finalement celui-ci parvient à la lumière du jour et gît au fond du nid. Cette opération se faisait souvent en quelques secondes et souvent si vite que ni les yeux et encore moins la caméra ne pouvaient le suivre mais elle pouvait aussi durer une minute ou plus. Je pense qu’une régurgitation rapide est en relation avec la façon dont le serpent est enroulé dans le gosier et aussi dans la mesure ou le serpent était privé de vie, car parfois il semblait tout à fait vivant.
Tous les serpents étaient avalés la tête première, c’était donc toujours la queue qui pendait du bec ou apparaissait la première à la suite d’efforts de régurgitation pas toujours faciles et qui causaient à l’animal quelques difficultés désagréables. Quand le petit était encore faible et ne pouvait pas aider beaucoup à la régurgitation, l’adulte saisissait avec une serre le serpent et le tirait lui-même, longueur par longueur. Par la suite, le jeune affamé tirait si violemment sur le serpent que l’adulte ne pouvait suivre avec ses mouvements de déglutition, et devait freiner avec sa patte cette traction qu’il ne pouvait plus supporter. Parfois le jeune tirait si fort que, pour garder l’équilibre, l’adulte devait s’arc-bouter les ailes largement ouvertes, d’autant plus que la traction du jeune était de travers de manière que le serpent n’accroche pas la pointe du bec et glisse sur le côté; ainsi la situation ressemblait au tirage d’une corde entre deux oiseaux.
Habituellement le serpent restait un moment dans le nid, le temps que le jeune se soit reposé de l’effort d’extraction et ait pris connaissance de la proie apportée. Pour l’adulte le travail était terminé et il restait à regarder tandis que le jeune, posé sur la nourriture, cessait de mendier et avait l’air de ne pas savoir par ou commencer. Après un moment d’immobilité, l’adulte se penchait, saisissait le serpent derrière la tête et le présentait au jeune. Il était surprenant de voir le jeune mendier même encore le jour ou il quitta le nid pour la première fois le 25 Août et quand bien même la couleuvre était devant lui, jusqu’à ce que l’adulte comprenne qu’il devait la lui tendre; pourtant j’avais déjà observé à fin Juin, quand il était âgé de 3 semaines, et les semaines suivantes, comment il prenait tout seul la proie et commençait à l’avaler tête première, après une recherche souvent longue.
Concernant le mâle, moins attaché au nid, il s’envolait, abandonnant le jeune à lui même. Celui-ci, assis face à la couleuvre, regardait la place vide de son père comme pour implorer de l’aide, pour ce difficile travail d’avaler un serpent, puis il regardait à nouveau la couleuvre, en restant longtemps indécis; enfin il l’attrapait par la tête et commençait à l’avaler.
L’offre de nourriture au jeune mendiant fut observée chez les deux adultes; en tout cas je ne comprends pas que l’avidité du jeune ne déclenchait pas plus souvent l’action de saisir le serpent, ou l’action des adultes de le lui donner. Les adultes restaient là, à côté, regardant autour d’eux ou ordonnant leur plumage, et de temps en temps jetaient un regard furtif sur le jeune quand celui-ci criait trop fort, comme s’ils ne comprenaient pas du tout de quoi il s’agissait, tandis que d’autres fois ils obtempéraient de suite aux prières du jeune.
Quand le jeune fut plus gros, il se jetait les ailes ouvertes sur le serpent qui remuait encore, ceci à cause de l’habitude connue chez les rapaces de couvrir la proie. Cette habitude avait ici perdu son sens puisque ensuite le petit demandait aux parents de lui tendre la nourriture; elle n’avait de sens que pour l’avenir.
Brehm parle d’une extrême jalousie des oiseaux entre eux pour la nourriture; d’après les observations de Schnidt Bey, la convoitise s’étend même à d’autres oiseaux car il aurait vu un Circaète foncer sur un Corbeau qui avait attrapé un lézard.
Lorsqu’une couleuvre pas complètement morte est déposée devant le jeune, et qu’elle n’est pas consommée aussitôt, il peut arriver qu’elle se cache dans les branches du nid pour réapparaître plus tard, ce qui expliquerait le fait de voir le jeune se mettre à manger sans apport par les parents.
Passons maintenant à la déglutition proprement dite. Il engloutit le corps mou par des gestes en avant et en arrière, d’autant plus vite qu’il est moins gros et qu’il a été davantage imprégné de salive par les parents. On pourrait penser que le jeune devrait étouffer, quand, encore petit, il avale une énorme couleuvre; mais il persévère imperturbablement, et lorsque la queue a disparu, il gît épuisé. Pendant encore longtemps il fait des gestes et des efforts de compression sur le serpent qui continue à bouger dans son jabot.
Je n’ai pas remarqué, comme Bau et Shuster, une morsure du bec et une blessure à la colonne vertébrale à chaque étape de l’ingurgitation, au contraire la pointe du bec est tenue relevée. Quand les adultes libèrent un serpent, c’est sur le côté et quand ils le retiennent ce n’est pas en le piquant avec la pointe du bec. Plus tard, quand le jeune est presque adulte, l’ingurgitation est plus facile; haut dressé sur le nid, on peut suivre toutes les phases de l’opération qui mobilisent toute son attention de sorte que même en faisant du bruit, on ne peut pas obtenir de pause pour faire une photo. Enfin la queue du serpent ayant disparu dans le bec, la salive, abondamment prodiguée, coule où elle peut en longs filaments.
Après encore quelques violentes torsions du cou, le jeune est à nouveau tout yeux et oreilles pour son entourage; il peut se nettoyer le bec par frottement contre une branche. La digestion se manifeste par de longs et fréquents bâillements, mouvements du cou et ouvertures du bec. Il arrive cependant souvent qu’une deuxième couleuvre soit avalée en un quart d’heure; le mystère anatomique de la constitution du jabot, mériterait une étude interne; rien n’a été rapporté à ce sujet.
Je ne peux rien dire à propos du nombre de serpents consommés pendant les deux premières semaines; par la suite, bien que le mâle apporte jusqu’à 3 serpents par jour, la femelle en mange la plus grande partie; ce n’est que plus tard, quand le jeune mange seul, qu’on peut évaluer à au moins trois couleuvres moyennes ou grosses la ration de chaque jour pendant la période de croissance, entre la 4è et la 9è semaine.
Comme le ravitaillement dépend fortement des conditions météorologiques, le nombre des couleuvres apportées oscillait entre trois et cinq, même pendant les trois dernières semaines de la présence du jeune au nid; le jour même de son envol ce nombre de trois fut atteint.
Je n’ai jamais vu le jeune recevoir de petit serpent, la plus courte longueur était 40 cm et la plupart mesurait bien plus. Bien qu’on ne puisse pas évaluer mathématiquement le poids d’une couleuvre d’après sa longueur, une estimation approchée donne le poids de 50 g pour une couleuvre de 50 cm de long; en évaluant le poids moyen à 40 g, comme le jeune en a reçu environ 200 dans les 80 jours de sa vie au nid, cela représente un poids de 8 kg de serpent pour obtenir un poids de l’oiseau de 2 Kg. Il faut donc quatre fois plus de nourriture : cela parait beaucoup si on compare ce chiffre à ceux donnés par Heinroth pour les autres rapaces.
Deux observations me laissent à penser que le jeune fut aussi ravitaillé en liquide (eau ou salive). A midi, le 8 Juillet, j’avais remarqué qu’il était agité et haletant bien qu’il fasse un temps frais et humide. Après avoir mangé à 13h45 une couleuvre apportée par le mâle, l’adulte qui se trouvait devant lui se pencha et saisit avec le bec largement ouvert, le bec du jeune ouvert et engagé dans le sien, ils demeurèrent ainsi un instant. La mère fit de même le 30 Juillet; je pense qu’il s’agissait de boisson.
J’ai déjà parlé des pelotes de réjection des adultes, qu’en est il pour le jeune?
Contre toute attente, je n’ai trouvé aucune trace de pelote sous le nid bien que les ayant cherché souvent; j’espérais en trouver beaucoup lors d’une escalade au nid le 28 Juillet; à mon grand étonnement, je ne trouvai rien ni dans les branches du dessus ni dans celles du dessous soulevées avec précaution. Comme je m’étais déjà assis plus de 100 heures assez près du nid, j’aurais dû voir au moins une fois le rejet des résidus de 100 couleuvres ingurgitées. En Août, je ne vis ni ne trouvai quoique ce fut qui puisse permettre de conclure au rejet de pelotes. Ce n’est que quelques jours avant l’envol du jeune que je réussis à observer la restitution d’une pelote, précédée pendant plusieurs minutes par des mouvements du cou, et à photographier l’image de ce malheureux jeune en difficulté. Après cette découverte il faut admettre que, pendant au moins les 8 premières semaines, les serpents sont digérés sans résidus, peut-être à cause des forts besoins imposés par la croissance des plumes, et que plus tard lorsque la croissance est terminée les pelotes apparaissent; je n’ai trouvé aucun écrit au sujet d’une telle chimie du plumage.
En fouillant dans le nid, après l’envol du jeune, j’ai trouvé quantité de déchets, d’écailles et de restes d’insectes (ailes) qui provenaient de la nourriture des couleuvres. Il s’agissait sûrement de pelotes pulvérisées, rejetées seulement pendant la dernière semaine au nid. Comme chez les autres rapaces, la digestion est si complète qu’il est rare de trouver dans les pelotes des restes de colonne vertébrale.
Les déjections blanches ou grises restaient accrochées aux branches et peu avaient atteint le sol.

AU SUJET DE LA VIE AU NID DU JEUNE

Pendant les premières semaines de sa vie, le jeune était couvé par sa mère pendant des heures; il ne bougeait que pour mendier de la nourriture ou de la protection, ou pour fienter. Ensuite vint le temps ou je pouvais mieux l’observer car sa vie était plus indépendante, il grossissait rapidement et dépassait davantage au-dessus du nid et ainsi, je pouvais mieux suivre ses progrès intellectuels et corporels. La mère restait au nid la nuit jusque dans le deuxième tiers de Juillet, ne le quittait que vers 7 ou 8 h, et revenait bientôt avec une branche fraîche. Elle partait ensuite jusque vers 9h, puis revenait se percher en-haut et faisait sa toilette. Mais bientôt elle avait faim et baillait, baillait sans cesse; c’était le moment où le mâle apportait à manger par temps correct. Le jeune était de plus en plus agité, mendiait sans cesse, doucement, criant et regardant ça et là, jouant avec les branches; alors un adulte se montrait quelque part et son regard le suivait.
Maintenant cet adulte a dû se percher, le jeune crie, alors après quelque instants l’adulte se dirige vers le nid et le jeune crie de plus en plus; un bruissement d’aile et voici l’adulte posé au bord du nid, pendant une seconde, les ailes, d’un blanc brillant, s’illuminent au soleil mais déjà s’abaissent.
Vous connaissez la suite qui a été déjà décrite…

 

Supplément paru dans la même revue dans le numéro de Septembre 1942 (donc pendant la guerre)
Depuis mon précédent article, 6 années se sont écoulées pendant lesquelles j’ai consacré 60 journées aux Circaètes.
En 1936, le premier fut aperçu le 12 Avril, il tournait juste au-dessus du premier nid de 1933 en faisant un jeu aérien qui rappelait celui de la bondrée avec “battement d’aile en haut” et cri plaintif.
(N. D. T. : il s’agissait du vol en festons)
Le 3 mai, je trouvai un nid à 400m de celui des années précédentes, à 18 mètres de hauteur.

FIN DE LA TRADUCTION